Le 12 mars 2002, dans sa résidence de l’Isle-aux-grues, le manoir McPherson, décédait Jean-Paul Riopelle alors âgé de 79 ans.
Pour souligner cet évènement nous aimerions vous proposer un texte de notre collaboratrice Paquerette Villeneuve publié en 2012 dans le numéro de Parcours soulignant le dixième anniversaire du décès de Riopelle. Un texte éclairant qui dresse un portrait vivant de ce grand créateur par le regard de plusieurs personnalités qui l’ont côtoyé.
Voici…
Ce matin de mars 2002, l’église de l’Immaculée-Conception où il avait été baptisé, où ensuite, pour obéir à des impératifs familiaux, il s’était marié, se vidait lentement.
La cérémonie funèbre, dont un clin d’oeil de son petit-fils Jim avait heureusement rafraîchi le côté un peu protocolaire, venait de se terminer. Maintenant rassemblée sur le parvis, la foule regardait, émerveillée, les lourds flocons de neige ouatant le ciel, tombés, aurait-on dit, de Rosa Luxemburg, hommage suprême rendu par l’artiste à la nature de son pays natal.
Hiver 2012. Contrairement au politicien à la gloire fugace, l’artiste, lorsque sa vie a été intimement mêlée à son œuvre et lorsque ses émotions se sont inscrites pour toujours sur la toile, ne meurt jamais. À preuve, Riopelle peut-être disparu depuis dix ans, mais dont les témoignages qui suivent, glanés au hasard de récentes rencontres, montrent combien ceux qui l’ont connu sont riches de souvenirs.
Le 10 mars dernier, dans l’atelier de l’Estérel construit en 1974 en prévision de son retour au Canada, nombre de ses amis se retrouvaient, accueillis par sa compagne des seize dernières années, Huguette Vachon.
Retenu à New York par des obligations professionnelles, Marc Séguin y donna à lire un texte qui commençait par ces simples mots : Monsieur Jean Paul, démontrant la profondeur du respect qu’il lui porte. Figure de proue de la génération montante, Séguin se rappelle avoir passé des heures à Concordia dans la bibliothèque, lisant tout sur Riopelle.
« L’oeuvre m’est apparue d’abord par la documentation, avant de savoir qui était l’homme derrière et surtout de percevoir le rapport entre les tableaux et le quotidien de l’artiste, rapport sur lequel je ne savais encore rien ». Leur rencontre fut à cet égard capitale. « C’était le 20 mars 1998, un dimanche », à l’Estérel. « Vous étiez là, assis dans un fauteuil, devant la cheminée », image demeurée intacte dans son souvenir.
« Je ne viens pas d’une famille qui encourageait l’art, ajoute-t-il comme s’il chuchotait à l’oreille du peintre. Mais je ne viens pas non plus d’un milieu où on l’a découragé. La société, par contre, n’en avait rien à foutre. La peinture, les arts visuels, n’existent à peu près pas dans l’espace social. Mais il y avait vous. Comme une borne de chemin. Un signe, un encouragement ; non pas de ceux qu’on identifie à la réussite par le prix des oeuvres ou par des anecdotes mondaines, mais bien de ceux qui donnent
à un artiste sa raison d’être…Merci d’avoir aussi donné raison à mes intentions hésitantes, merci de m’avoir
appris qu’au-delà du succès, l’humilité de la création est la seule vérité. » Il conclut avec sagesse : « Au-delà du mythe, c’est l’homme du quotidien qui m’influence », et c’est son intégrité qui l’accompagne toujours.
Le témoignage suivant se rapproche du personnage dans son intimité. Des sanglots dans la voix, Marie Saint Pierre, qui avait 6 ans lors de sa première rencontre avec celui que des liens d’amitié liaient à ses parents, se remémore : « Comme nous étions voisins ici à l’Estérel, nous nous voyions tous les jours, passant indifféremment d’une maison à l’autre. Chaque soir, au moment de se quitter, il nous disait : “Vous viendrez demain matin pour le café ? ” et pour sûr, nous ne nous faisions pas attendre ! » « D’avoir grandi avec ses tableaux tout autour a été un incroyable bonheur et une belle chance. Vraiment, j’ai été privilégiée. » La fermeté de l’oeil de la célèbre styliste prouve amplement l’heureuse influence exercée sur l’entourage par la présence d’un artiste de cette dimension.

Jean Paul Riopelle et Michel Desautels en 1995 à l’Isle-aux-Grues, photographiés par Jérôme Labrecque.
Michel Desautels vint ensuite évoquer leur dialogue filmé pour TV5, par une douce journée de septembre dans la cour du Manoir Macpherson, dont il me donnera les détails quelques semaines plus tard. Lors de sa visite à l’Isleaux- Grues en 1973, un habitant du village lui avait parlé des
deux soeurs de M. Macpherson qui prétendaient avoir vu sur le terrain du Manoir un homme sans tête, sûrement une incarnation du diable. Jean Paul aurait adoré cela. « Cette fois, en 1996, ç’allait être ma première rencontre avec Riopelle. Je ne l’avais jamais même croisé et sans être nerveux, j’étais un peu inquiet. Je m’étais préparé en allant dans les Laurentides rencontrer le garagiste chez lequel il laissait sa Bugatti de collection. Certains jours, appris-je, il venait s’asseoir à côté juste pour le plaisir de la regarder. Passionné de Formule 1, il avait déjà même rêvé de se faire composer une voiture avec un moteur américain, « pour planter les Italiens! »
« Amateur de bagnoles moi-même, j’avais mon entrée en matière, et la conversation a vite pris un ton personnel. L’artiste glissait d’un souvenir à l’autre, sur son enfance, la rue Delorimier où il habitait, sa famille et, comme il était 11 heures, il m’a offert de l’accompagner pour un Ricard. On en a bu jusqu’au moment de traverser à son atelier à l’Île-aux-Oies où on est resté plus d’une heure pendant laquelle, même si la station debout lui était déjà pénible, il nous a tout montré de son travail. Après quoi, direction Le Bateau ivre, pour admirer le coucher du soleil, comme il le faisait chaque soir. On est revenu ensuite au Manoir où Huguette nous attendait avec un fabuleux repas. Pendant toute la journée, Riopelle s’était montré chaleureux, disponible, sans contrainte, comme si nous avions été des amis de longue date. » Ses rapports difficiles avec les médias découlaient plus de la timidité que de l’insolence, ou de la maladresse du journaliste, ce qui n’avait pas été le cas ce jour-là.
L’émission a gagné un Prix Gémeaux et le Musée de la Civilisation à Québec l’a fait tourner en boucle, avec les très belles images filmées par Jérôme Labrecque. L’animateur regrette seulement de ne pas en avoir de copie.
Si à 45 ans, Riopelle était plus connu à Paris et ailleurs en Europe qu’au Québec, dans le sillage du couple que forment Réjane et Champlain Charest, les collectionneurs d’ici vont s’y mettre à leur tour.
« Comme nous aimions les arts, le grand collectionneur Gérard Beaulieu nous avait suggéré de l’accompagner à Paris où il nous présenterait Riopelle. Cela avait pris la forme d’un déjeuner au restaurant à la fin duquel Jean Paul nous avait invités à passer le week-end chez lui. Il est très vite, spontanément même, devenu pour nous comme un frère et quand il venait à Montréal, c’est chez nous qu’il logeait. Je savais comme tout le monde qui il était avant de le rencontrer, mais c’est à ce momentlà que j’ai vraiment commencé à connaître son travail », de dire Réjane Charest, sans doute la personne qui connaît le mieux l’œuvre du peintre.
« Nous achetions déjà des tableaux mais un Riopelle, c’était faire un grand saut côté finances ! En plus, nous ne savions pas comment nous y prendre. Il n’était pas question de s’adresser à lui, il ne s’en mêlait pas. Enfin, à notre deuxième voyage, nous avons décidé d’aller voir M. Dubourg, son marchand des années cinquante, à sa galerie du boulevard Haussmann. Il n’avait que des oeuvres sur papier à nous proposer, mais nous lui avons fait savoir que nous voulions des toiles. Cela l’a convaincu que nous étions sérieux, et il nous a invités à dîner chez lui pour voir sa collection. Les toiles qu’il nous proposait étaient plus belles les unes que les autres, et nous en avons acheté bien au delà de nos moyens. Jean-Paul, qui nous accompagnait, était très content, parce que nous n’étions pas passés par lui. À notre suite, le milieu des médecins –Champlain était radiologue – s’est ouvert à ses oeuvres et, comme ils en avaient les moyens, ils se sont mis à acheter les tableaux que nous dénichions pour eux. »
–Vous avez donc été un agent de la circulation artistique ?
« Sans trop nous en rendre compte, en effet, nous lui avons un peu bâti une clientèle. Puis, nous nous voyions régulièrement. À partir de 1968, j’ai vu tout ce qu’il faisait, tableaux, sculptures et oeuvres sur papier. Il aimait bien que je lui donne mon avis : il goûtait ma façon de les regarder, je crois. Il m’avait aussi demandé de l’accompagner chez sa mère. Il la disait très autoritaire car elle enfermait dans la cave ce gaucher naturel pour le forcer à se convertir en droitier. Par contre, il parlait de son père avec beaucoup de tendresse.
Nous sommes allés une fois ensemble à Joliette où le Musée préparait une exposition de nos toiles. Une autre fois, je l’ai amené à Chicoutimi avec Madeleine Arbour qui allait y donner une conférence avec en toile de fond des tableaux de Jean-Paul. On a également choisi ensemble les oeuvres pour sa Rétrospective au Centre Pompidou. Nous sommes souvent, Champlain et moi, allés avec lui chez Maeght à Paris. Madame Maeght l’aimait comme son fils, madame Matisse aussi. C’est d’ailleurs à lui qu’elle avait confié le soin de répartir les oeuvres du Maître entre ses enfants. Qu’est-ce que nous aurions raté comme événements extraordinaires si nous avions refusé l’offre de Gérard Beaulieu ! »
Paquerette Villeneuve





12 Mar 2018
Posted by Parcours





